Revue de presse
“Nous connaissons, le plus souvent, Henry David Thoreau pour deux de ses livres, Walden ou la Vie dans les bois et La Désobéissance civile. Fort heureusement les éditions Le Mot et le Reste rééditent La Vie sans principe accompagnée d’une introduction de Philippe Granger. Ce texte constitue un condensé de sa réflexion éthique. Thoreau y dénonce la faillite morale de la société américaine en raison de sa course permanente à l’enrichissement et l’inhumanité du capitalisme industriel du milieu de 19ème siècle. « Ce monde est le lieu des affaires. […] Rien d’autre ne prime que le travail, encore le travail, toujours le travail. » Cette approche, il la mûrit, l’enrichit lors de ses conférences. Il hésitera longtemps sur le titre de cet essai. Philippe Granger en souligne la portée. « Longuement mûri, l’essai définit son « art de vivre », terme par lequel il désigne une économie de sa vie : il exprime clairement la confiance qu’il met en lui-même pour savoir en toute autonomie déterminer la vie juste qu’il lui paraît souhaitable de mener hors de sentiers battus. » Cette passion pour le travail imposée par la pensée dominante de la société va jusqu’à accomplir des tâches inutiles comme l’a si bien démontré David Graeber dans Bullshit Jobs édité en français par Les Liens qui libèrent en 2019. Attention, Thoreau n’est pas hostile au travail intelligent, utile à l’intérêt général qui laisse du temps au travailleur pour s’épanouir, il refuse en revanche le travail, forme de servitude. Cette servitude est évidemment la négation du fondement théorique des Etats-Unis, la liberté. Le lecteur trouvera dans ces pages une dénonciation de la classe politique, de la manipulation générée par les médias qui détournent l’intérêt du public vers des faits divers, des informations inutiles. Ne pourrait-on pas écrire que la situation a empiré aujourd’hui avec l’audio-visuel et les réseaux-sociaux ? Notons aussi cette phrase évocatrice : « Ce qu’on appelle la politique est une chose comparativement si superficielle et inhumaine que je n’ai, pour ainsi dire, jamais honnêtement reconnu que cela me concerne en quoi que ce soit. » Jeter les bases d’une réflexion personnelle, autonome. Ses propos relatifs à la religion et aux principes des pasteurs soulignent leur enseignement de la résignation, l’acceptation d’un monde d’inégalités, d’absurdités. Pour Thoreau, l’individu doit devenir son propre professeur de morale, guider sa vie et jeter les bases d’une réflexion personnelle, autonome. La première partie de l’ouvrage multiplie les exemples de la course au fric et de l’orientation de la société vers l’argent. Le texte a certes une connotation datée, le 19ème siècle, située, les Etats-Unis, il est néanmoins aisément transposable à la société actuelle. Il suffit d’observer, dans les transports en commun, ces obsessionnels du travail, penchés sur leurs téléphones, leurs ordinateurs, voire parlant « boulot » pendant des randonnées ou des footings. Oui, c’est grave. Vous lirez avec effroi le passage consacré au travail des chercheurs d’or, un travail d’esclaves, esclaves de l’Argent, jusqu’à en mourir. Songeons aux célébrissimes photos de Sebastião Salgado. L’ouvrage est empreint d’une grande poésie, notamment par sa vision de la nature, mais aussi par le vocabulaire utilisé, l’homme est nature et il ne doit pas la détruire. Des propos qui font songer à Elisée Reclus. Je cite sa conclusion : « Pourquoi ne devrions-nous pas nous retrouver, non pas toujours comme des dyspeptiques qui se racontent leurs mauvais rêves, mais quelquefois comme des eupeptiques qui se félicitent mutuellement de l’éternelle et resplendissante beauté du matin ? Je n’exige rien là d’exorbitant, assurément. »”
“Nippé d’une réédition de belle allure, l’essai de Thoreau, plus d’un siècle après sa parution, conserve pour nos contemporains sa pertinence critique en dénonçant une superficialité généralisée qui dégrade l’image de l’Homme — au point qu’un porc, fouillant la terre pour sa subsistance, rougirait de la compagnie de notre espèce. ”
“La réédition de « La Vie sans Principe », texte essentiel d’Henry David Thoreau, rappelle que la pensée du philosophe américain n’a rien perdu de sa force cent-soixante ans après sa publication. En invitant chacun à refuser l’emprise du travail sur sa vie quotidienne et à rester libre de nourrir sa spiritualité plutôt que de courir après le profit, Thoreau répond à travers les âges à l’idéologie libertarienne d’aujourd’hui. L’histoire de la pensée économique aux États-Unis ne peut se résumer à celle du libéralisme glacial qui glorifie l’accumulation perpétuelle de richesses, image d’Épinal violemment réactualisée depuis un mois par la nouvelle administration Trump. La nation américaine a aussi vu naître un courant intellectuel farouchement opposé à cette vision. La réédition du court essai – devenu un classique – d’Henry David Thoreau, « La Vie sans Principe », en témoigne avec force. Texte initialement lu en conférences avant d’être publié après sa mort, plusieurs fois réécrit entre 1854 et 1862, « La Vie sans Principe » condense en quelques dizaines de pages la pensée révolutionnaire de Thoreau. Il y critique avec virulence le libéralisme économique dominant la vie intellectuelle de son pays, décrivant une société obnubilée par l’accumulation et le profit dans laquelle l’homme oublie sa part de spiritualité pour se jeter à corps perdu dans le travail et la superficialité. A cette vision du libéralisme économique anglo-saxon hérité d’Adam Smith, Thoreau invite au contraire à repenser l’art de vivre, pour ne pas gâcher son existence.”